📢 Appel à participation Comprendre l’Alliance des États du Sahel et le nouveau panaroma stratégique en Afrique

:light_bulb: La création de l’AES en 2023 a marqué un virage significatif en Afrique de l’Ouest. Les regards se sont dirigés soudainement vers une nouvelle perspective d’autonomie nationale et la remise en question de différents modèles: ceux liés aux rapports avec l’Europe et les puissantes rivales, notamment avec la Russie; ceux liés aux relations avec l’emprise coloniale/néocoloniale en Afrique, agitée en permanence par les nouvelles autorités au Burkina Faso, au Mali et au Niger; ceux liés enfin aux rapports entre les dirigeants, les perspectives de développement et les attentes légitimes des populations dans un contexte sécuritaire très volatil et menaçant au Sahel. De nombreuses interrogations traversent ainsi les sociétés ouest-africaines sur cette expérience qui tend souvent à être interprétée de manière souvent conventionnelle, partielle ou manichéenne.

:magnifying_glass_tilted_right: Un regard plus approfondi et attentif tend à montrer que l’AES est plus qu’une simple bifurcation en germe vers un modèle contestataire et dissident. Il s’agit vraisemblablement d’une nouvelle géométrie de déstabilisation, d’influence et de modelage, travaillant en permanence sur une double réalité affichant d’un côté des objectifs louables, tout en exécutant de l’autre un agenda programmatique allant dans des directions contradictoires. L’approche du sujet par les outils d’intelligence stratégique et informationnelle est susceptible de fournir un éclairage renouvelé et approfondi sur cette même thématique et plus largement sur la réalité stratégique en Afrique.

:open_book: Dans ce cadre, la communauté Niofar IE lance un appel à contribution pour élaborer des résumés de communication sur la question de l’AES (d’une extension de 500-600 mots), pour ensuite déboucher sur un ou deux webinaires de présentation et de débat ouvert. Les mêmes résumés seront publiés en ligne sur cette plate-forme Niofar-IE.

Les approches à prendre en compte dans les résumés ont trait aux modalités de déstabilisation, aux narratifs informationnels et à l’influence, aux rapports de force géoéconomiques et sécuritaires, à la guerre dialectique (pseudo-dichotomie, compartimentation perceptive), à la stratégie de la tension, à l’intégration et la géoéconomie, à la guerre de l’information, aux formes d’ingérence et de souveraineté effective.
Suivant la quantité de résumés reçus, la communauté se réserve éventuellement le droit de sélectionner les plus pertinents pour définir l’ordre du jour du/des webinaires. Les résumés pourront être communiqués sur le groupe Whatsapp de la communauté.

Vous remerciant par avance de votre intérêt, sincères salutations…

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L’Afrique face à une crise majeure : l’AFRIQUE est-il un géant aux pieds d’argile ?

Contribution de Berthe Lassina

Introduction – Le constat qui bouscule les certitudes

Et si la véritable menace pour l’Afrique n’était pas une invasion extérieure, mais notre propre modèle de développement ? Alors que le monde tremble sur ses équilibres géopolitiques, une question dérangeante s’impose : nos pays sont-ils prêts à encaisser un choc systémique majeur, sans les filets de sécurité extérieurs sur lesquels nous nous sommes endormis ?

Une analyse approfondie des fragilités structurelles du continent révèle un tableau accablant. Loin des discours officiels sur « l’émergence africaine », quatre faiblesses majeures transforment nos États en châteaux de cartes. Les comprendre, c’est déjà amorcer la résilience.

  • L’épreuve de l’AES
    La crise de l’Alliance des États du Sahel (AES) a été un laboratoire brutal. En se retrouvant coupés des institutions sous-régionales et privés de certains appuis, ces pays ont vécu une simulation grandeur nature de ce que serait une grande crise mondiale.
    Les conséquences ont été immédiates : flambée des prix des denrées de base, ruptures logistiques, et armées nationales livrées à elles-mêmes face à des menaces complexes sur des territoires immenses. Cette situation a démontré une vérité gênante : nos États sont des coquilles administratives qui s’effondrent dès que le moteur extérieur s’arrête. Nous ne possédons aucun « surplus » de résilience pour absorber une crise prolongée.

  • L’aide extĂ©rieure, cette « drogue dure » institutionnelle
    Le deuxième constat est plus politique encore : nos gouvernants ont transformé l’aide internationale en mode de gestion ordinaire, au lieu d’en faire un levier stratégique.
    La dépendance est telle que les budgets nationaux sont calqués sur les calendriers des bailleurs (FMI, Banque mondiale). Lorsque des menaces de sanctions ou de suspension d’aide surviennent – comme nous l’avons vu récemment – ce sont les hôpitaux, les écoles et les routes qui vacillent. Pire, cette manne a étouffé l’initiative endogène. Au lieu d’investir dans la transformation locale ou l’agriculture vivrière, nos élites passent leur temps à formater des projets pour plaire aux donateurs. En cas de conflit mondial, ces financements se tariraient du jour au lendemain. Et nos États s’effondreraient.

  • Une Ă©ducation dĂ©connectĂ©e du rĂ©el
    Nous formons nos enfants pour le monde d’hier. L’école africaine, largement héritée du colonisateur, privilégie les filières littéraires et administratives au détriment des compétences techniques et pratiques : agronomie, énergies renouvelables, maintenance industrielle.
    En temps de crise, une population résiliente sait réparer, cultiver en sol aride, gérer l’eau. Or, nos systèmes scolaires dévalorisent le « faire » pour glorifier le « bureau ». En cas de blocus ou de rupture des chaînes d’approvisionnement, nous manquerons cruellement de bras qualifiés pour la survie collective. L’école prépare aux concours, pas à la vie réelle.

  • La fonction publique : un État-nourricier, mais fragile
    Dernier maillon, et non des moindres : l’hypertrophie du secteur public. Dans de nombreux pays, la fonction publique absorbe 60 à 70 % des budgets nationaux. Elle est devenue le seul horizon professionnel pour des millions de jeunes.
    Le problème ? En cas de baisse des recettes fiscales (ce qui adviendrait immanquablement lors d’une crise mondiale), l’État serait incapable de verser les salaires. Des millions de familles basculeraient dans l’instabilité. Ce système a tué l’esprit d’entreprise et la culture de l’initiative privée. En situation d’urgence, il n’y aura plus d’État-providence : il n’y aura que des individus livrés à eux-mêmes, sans filet.

  • Conclusion – L’urgence d’un nouveau modèle
    L’Afrique ne sera pas vaincue par des bombes, mais par l’asphyxie logistique, alimentaire et financière. Nous avons bâti des États consommateurs, pas producteurs. Nous importons tout, du riz à la volonté politique.
    La résilience ne se décrète pas dans les palais. Elle se construit dans les champs, les ateliers et les écoles. Le vrai combat n’est pas contre une puissance étrangère, mais contre ce modèle de dépendance que nous avons intériorisé.
    Il est temps de repenser notre éducation pour la rendre pratique, de réduire notre appétit pour l’aide et de repositionner l’État comme régulateur, non comme nourricier exclusif. Les alliances militaires ne sauveront pas un continent qui ne sait plus se nourrir, se soigner et s’organiser par lui-même.

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Le piège du miroir souverainiste

L’Alliance des États du Sahel (AES) a jeté un pavé de taille dans la mare ouest-africaine. En claquant la porte de la CEDEAO et en actant leur divorce avec les partenaires occidentaux traditionnels, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont envoyé un message fort. Cette rupture n’est pas qu’une affaire intérieure : elle ricoche directement chez les voisins, les obligeant à revoir de fond en comble leur manière de dealer avec l’Occident.

Derrière cette onde de choc, on distingue trois grandes secousses.

1. Le piège du miroir souverainiste

En affichant une déconnexion totale avec l’ancienne puissance coloniale et en assumant de nouveaux partenaires comme la Russie ou la Chine, l’AES a libéré une parole qui résonne loin. Dans les rues de Dakar, d’Abidjan ou de Conakry, les jeunesses observent et valident cette posture. Pour les dirigeants des pays côtiers, le statu quo est devenu intenable. Ils se retrouvent coincés : pour ne pas passer pour les « valets » de Paris ou de Washington auprès de leur propre opinion publique, ils doivent muscler leur discours, injecter du souverainisme dans leur com’ et prouver qu’eux aussi savent taper du poing sur la table.

2. Sécurité : le sauve-qui-peut et le compromis

Le départ des troupes françaises et américaines du Sahel a signé la fin des grandes stratégies régionales téléguidées depuis l’étranger. Aujourd’hui, la menace djihadiste descend vers le Sud, et des pays comme le Bénin ou le Togo se retrouvent en première ligne. Privés de ce bouclier global, ces États jouent la carte du réalisme pur. D’un côté, ils gardent l’oreille de l’Occident pour le matériel et les renseignements ; de l’autre, ils se gardent bien de froisser l’AES. Parce que sur le terrain, pour sécuriser une frontière, il vaut mieux parler directement au colonel à Bamako ou à Niamey qu’attendre un feu vert de Paris.

3. La guerre des ports et du portefeuille

L’économie a horreur du vide, et l’enclavement du Sahel redistribue les cartes. Pour ne plus dépendre des ports de Dakar ou d’Abidjan — qui ont parfois servi de leviers de sanction —, l’AES cherche de nouvelles portes de sortie vers la mer, lorgnant du côté du Togo ou de l’ambitieux projet atlantique du Maroc. Pour les pays côtiers, le calcul est vite fait : la politique c’est bien, mais perdre les millions du commerce sahélien, c’est intenable. Pour sauver leurs business et maintenir leurs ports à flot, ces gouvernements choisissent de fermer les yeux sur les exigences de fermeté politique dictées par l’Occident.

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Ă€ qui profite une AES faible ?

Por Fedérico Cornejo

Acteurs externes, intérêts contradictoires et raisons de la non-consolidation institutionnelle de l’Alliance des États du Sahel. Communication · Appel à contributions Niofar IE — Comprendre l’Alliance des États du Sahel

Pour comprendre pourquoi l’Alliance des États du Sahel ne parvient pas à consolider une architecture institutionnelle complète, il faut recenser les acteurs ayant un intérêt — direct ou indirect — à ce que ce processus reste inachevé. Cette analyse ne présuppose pas l’existence d’un complot orchestré, mais plutôt la convergence d’agendas divergents qui agissent comme des freins structurels.

  • La France et son intĂ©rĂŞt Ă  prĂ©server des espaces d’influence rĂ©siduelle
    Le discours des juntes sahéliennes désigne systématiquement la France comme le principal obstacle à leur souveraineté effective, en référence au franc CFA, à la présence militaire antérieure et aux liens économiques hérités de l’époque coloniale. Au-delà de la rhétorique, la résistance française à une perte totale d’influence s’articule à travers des canaux diplomatiques, économiques et médiatiques qui visent à délégitimer les juntes sur la scène internationale, entravant ainsi leur pleine reconnaissance en tant qu’interlocuteurs souverains.

  • La CEDEAO et, en particulier, le Nigeria, en tant que garants du statu quo rĂ©gional
    La CEDEAO a maintenu une ligne de fermeté qui, loin de faciliter une transition ordonnée, a consolidé l’isolement institutionnel de l’AES. Étant donné que le Nigeria finance une part substantielle du budget de fonctionnement de l’organisation, son influence conditionne une position peu favorable à la légitimation de toute structure parallèle qui éroderait le poids géopolitique nigérian dans la sous-région. Cette rigidité a toutefois également engendré des tensions internes au sein même de la CEDEAO, notamment des résistances
    parlementaires au Nigeria face aux interventions militaires.

  • La rivalitĂ© entre le Maroc et l’AlgĂ©rie, vecteur de fragmentation supplĂ©mentaire
    Le Sahel est devenu le théâtre d’une lutte d’influence entre Rabat et Alger : tandis que le Maroc déploie une diplomatie pragmatique et multisectorielle envers l’AES, l’Algérie maintient une approche centrée sur la sécurité et la défense. Cette concurrence externe introduit des incitations contradictoires entre les États membres de l’AES eux-mêmes, rendant difficile l’adoption d’une position régionale unifiée face à leurs voisins d’Afrique du Nord.

  • La Russie : un partenaire fonctionnel, pas nĂ©cessairement l’architecte de la consolidation
    Bien que Moscou se présente comme un allié stratégique — par le biais de la coopération militaire et de l’ancienne société Wagner, aujourd’hui Africa Corps —, son intérêt prioritaire est de maintenir une présence géopolitique et un accès aux ressources, et non nécessairement de renforcer des institutions sahéliennes autonomes et potentiellement moins dépendantes de sa tutelle. Une AES institutionnellement solide et financièrement diversifiée réduirait, à moyen terme, la place centrale de la Russie dans l’équation sécuritaire.

  • L’opposition en exil comme front de dĂ©lĂ©gitimation organisĂ©
    L’Alliance des démocrates du Sahel (ADS), constituée en avril 2026 à Bruxelles, met en œuvre une stratégie explicite de lobbying international et de pression diplomatique pour faire échouer le projet des juntes.
    Ses liens avec les capitales occidentales et sa recherche d’un soutien diplomatique extérieur en font un acteur qui, fort d’une légitimité démocratique revendiquée, contribue objectivement à freiner la reconnaissance
    internationale des institutions de l’AES.

  • La fragilitĂ© endogène comme facteur contributif
    Tous les obstacles ne sont pas externes : l’absence de mécanismes de responsabilisation au sein même des juntes, la dépendance à l’égard de dirigeants charismatiques (Traoré, Goïta, Tiani) et le manque de transparence dans la gestion des ressources (y compris la banque confédérale) constituent des vulnérabilités que les acteurs externes peuvent exploiter dans leur discours, mais qui n’ont pas été créées par eux.

Conclusion

L’absence de consolidation institutionnelle de l’AES tient moins à un acteur déterminant unique qu’à une convergence d’intérêts partiellement contradictoires — français, nigériens (CEDÉ), maghrébins, russes et de l’opposition démocratique — qui trouvent, chacun pour des raisons différentes, un avantage stratégique dans une AES affaiblie ou incomplète, à quoi s’ajoutent les fragilités internes propres au projet.

Version originale en espagnol: ponencia_AES.pdf (52,5 Ko)

Comprendre l’Alliance des États du Sahel et le nouveau panorama stratégique en Afrique

Par Christian Victor ENGOHE EWANE (apprenant en Intelligence Economique, EGE, ESLSCA Maroc).

L’Alliance des États du Sahel (AES), formée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger depuis 2023, vient marquer une rupture stratégique en Afrique plus particulièrement en Afrique de l’Ouest en s’affirmant comme un bloc souverain face aux menaces djihadistes et aux influences occidentales, en développant une coopération militaire, économique et politique autonome. Elle redessine le panorama géopolitique du continent en cherchant de nouveaux partenariats (Russie, Émirats) et en se posant comme alternative à la CEDEAO. C’est un détachement radical vis-à-vis du partenaire militaire d’antan (France) et suite à la crise de légitimité du G5 Sahel (détachement du Tchad et de la Mauritanie). Au-delà des motivations sur le plan sécuritaire, elle doit faire face à des enjeux économiques, politique et stratégique pour s’affirmer dans le temps et dans l’espace.

Sur le plan sécuritaire, la défense collective peut paraître réalisable grâce aux patrouilles conjointes aux frontières, aux échanges de renseignements en temps réel mais elle laisse une interrogation majeure : comment remplacer immédiatement les dispositifs de sécurité extérieure après le départ des troupes de la MINUSMA ?

Sur le plan économique, elle engage des projets structurants majeurs en développant le corridor routier Niamey-Ouagadougou-Bamako pour désenclaver la région et réduire la dépendance aux ports ivoiriens qui ont longtemps servi de passerelles pour leur économie. Au regard du gel des financements européens, elle a tourné son regard vers de nouveaux partenaires : la Russie, la Chine, la Turquie et les pays du Golfe qui ont une expertise avérée dans les domaines de l’agriculture, l’élevage, les mines — considérés comme base pour un développement endogène. Les ressources financières vont-elles arrivées au rythme escompté ?

Sur le plan politique et stratégique, l’AES a créé une Rupture avec la CEDEAO : les trois
pays se sont retirés, ce qui accentue leur isolement mais aussi leur autonomie. Elle affiche une volonté de gouvernance unie et prône la transparence et l’inclusivité pour regagner la légitimité interne. L’AES se présente comme un modèle panafricain de résistance et de souveraineté et compte le prouver lors de l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2026, en parlant d’une
seule voix.

En clair, l’AES veut imposer une “contre-diplomatie sahélienne” : un discours axé sur la
souveraineté, la résistance aux ingérences et la légitimité des transitions politiques. Cette
stratégie vise à contrer les sanctions et critiques internationales en affirmant une vision
panafricaine de la souveraineté. Toutefois, il faut passer du discours à la pratique du terrain en
se concentrant exclusivement sur l’esprit collectif de l’Alliance plutôt qu’aux intérêts variés et
divergents des pays qu’elle représente.

La cohésion dont elle se prévaut doit briser les limites et défis de l’heure, identifiés ci-dessous :

  • Coordination interne : les intĂ©rĂŞts nationaux divergent parfois, ce qui peut fragiliser
    l’unité affichée.
  • Pressions extĂ©rieures : sanctions Ă©conomiques et isolement diplomatique restent des
    menaces.
  • CrĂ©dibilitĂ© internationale : les gouvernements de transition doivent convaincre qu’ils
    représentent une vision stable et durable.

L’AES cherche à s’intégrer dans le monde diplomatique par une diplomatie confédérale, offensive et diversifiée, mais son succès dépendra de sa capacité à maintenir l’unité et à transformer cette stratégie en résultats tangibles.

L’AES est donc aujourd’hui présentée comme un modèle d’influence qui pourrait ouvrir la voie à une nouvelle ère en Afrique, seulement si ce modèle survit à toutes les menaces qu’elle va embrasser entre temps à travers les dimensions sécuritaire, économique politique et stratégique.

Contribution sur l’AES.pdf (291,9 Ko)

Très belle analyse le véritable défi de l’AES aujourd’hui est la survie de la confédération tout en préservant les intérêts nationaux qui souvent donnent l’impression de primer sur la confédération

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De la vulnérabilité à la souveraineté : refonder la résilience africaine, du modèle chinois au laboratoire du Sahel

par Moussa Alioune TRAORE

Introduction : Le miroir de nos fragilités

Les crises qui secouent aujourd’hui l’Afrique, et plus particulièrement la région du Sahel, agissent comme un miroir sans concession. Elles mettent à nu ce que les discours politiques et les célébrations d’indépendance ont trop longtemps cherché à masquer : la vulnérabilité structurelle de nos États.

Dès que les frontières se ferment, que les sanctions s’imposent ou que les forces étrangères se retirent, le citoyen lambda se retrouve nu. Pourquoi ? Parce que nos structures sont restées des coquilles vides. Nous avons érigé des États qui consomment ce qu’ils ne produisent pas, qui éduquent pour le bureau plutôt que pour le terrain, qui ont délégué leur monnaie et qui n’ont pas su protéger leurs campagnes contre le poison du terrorisme.

Cette crise n’est pas une condamnation à mort ; c’est un avertissement salutaire. Elle nous force à nous poser la seule question qui compte : si demain le reste du monde ferme ses portes, avons-nous les moyens de nourrir nos enfants, de soigner nos malades, d’éclairer nos villes et de sécuriser nos villages par nous-mêmes ? Pour répondre par l’affirmative, l’Afrique doit sortir de l’illusion pour entrer dans l’ère de la souveraineté réelle.

I. Le cap continental : la rigueur chinoise, la rupture monétaire et le piège sécuritaire

Pour comprendre le chemin à parcourir, le parallèle avec la Chine est éclairant. Dans les années 1960, la Chine était un pays ravagé par la famine et l’instabilité. Soixante ans plus tard, elle dicte le rythme de l’économie mondiale. Sa réussite ne repose pas sur une formule magique, mais sur une discipline de fer et un refus absolu de l’assistanat. Les Chinois ont compris qu’une nation ne respecte qu’un peuple capable de fabriquer ce dont il a besoin. Ils ont aligné leur école sur leurs usines, et leurs usines sur les besoins de leur population.
Pour l’Afrique, s’inspirer de cette trajectoire exige de trancher trois nœuds gordiens :

  • Faire de la terre notre première armĂ©e : La vraie dĂ©fense nationale ne commence pas dans les casernes, mais dans les champs. Tant que nos pays importeront leur nourriture pour alimenter leurs capitales, notre souverainetĂ© sera un slogan creux. L’agriculture et la transformation locale doivent devenir des prioritĂ©s stratĂ©giques absolues, financĂ©es et protĂ©gĂ©es au mĂŞme titre que la sĂ©curitĂ© militaire.
  • Repenser l’État et la monnaie : L’hypertrophie de la fonction publique est un piège mortel. En engloutissant l’essentiel des recettes fiscales pour payer des salaires administratifs, l’État s’interdit d’investir dans l’avenir. De mĂŞme, il est impossible de construire une Ă©conomie rĂ©siliente en confiant sa monnaie Ă  un tiers. Le Franc CFA, avec ses mĂ©canismes de garantie extĂ©rieure, a asphyxiĂ© le crĂ©dit aux entrepreneurs locaux. Reprendre le contrĂ´le de notre monnaie est l’outil indispensable pour financer nos propres prioritĂ©s.
  • Comprendre les racines de l’insĂ©curitĂ© : L’Afrique ne vaincra pas le terrorisme uniquement avec des armes. Le terrorisme n’est pas apparu dans un vide : il s’est engouffrĂ© dans les failles de nos États. L’absence de services publics dans les zones rurales, le sentiment d’abandon des populations pĂ©riphĂ©riques, l’extrĂŞme pauvretĂ© des jeunes sans perspective et les tensions communautaires autour du foncier et de l’eau sont les vĂ©ritables terreaux du recrutement djihadiste.

II. L’épreuve du Sahel : fierté millénaire, paix sociale et pragmatisme de combat

Ce qui s’impose à l’échelle du continent devient une question de survie immédiate pour l’Alliance des États du Sahel (AES). Soumis aux sanctions, à l’isolement et à une guerre asymétrique, le Burkina Faso, le Mali et le Niger n’ont plus le temps d’attendre. Ils sont devenus le laboratoire d’un nouveau modèle africain.

  1. Déconstruire le terrorisme : les pistes de solutions endogènes
    Pour assécher le recrutement des groupes armés, l’AES doit coupler la réponse militaire à une stratégie sociale et territoriale lourde :
    • Le retour de l’État par l’utilité publique : La meilleure arme contre le terrorisme est le forage d’eau, l’école du village, le centre de santé et le tribunal fonctionnel. Là où l’État apporte justice et dignité, les groupes extrémistes n’ont plus d’emprise.
    • La justice foncière et la médiation communautaire : Les conflits entre éleveurs et agriculteurs sont le carburant principal des groupes armés. Il faut restaurer les conventions locales de gestion des pâturages et réhabiliter le rôle des autorités traditionnelles dans la médiation des litiges fonciers.
    • L’insertion économique des jeunes ruraux : Offrir à un jeune rural la possibilité d’exploiter une parcelle agricole irriguée ou d’apprendre un métier technique est la réponse la plus directe à l’embrigadement payé par les réseaux criminels.

  2. Une éducation ancrée dans l’histoire et orientée vers l’action
    L’école sahélienne doit guérir du « poison lent » de la déconnexion en menant une double bataille :
    • Réinsuffler la fierté mémorielle : Le Sahel est le berceau des grands empires du Mali, du Songhaï et du Ghana, la terre des savoirs de Tombouctou. Réintégrer cette histoire millénaire au cœur des programmes scolaires est le seul moyen de rebâtir l’estime de soi chez nos jeunes et de fermer la porte aux idéologies importées.
    • Enseigner la culture du « faire » : À cette mémoire glorieuse doit répondre un enseignement technique pragmatique. Le Sahel a besoin d’agronomes capables de dompter les sols arides, de techniciens en énergie solaire, de spécialistes de la gestion de l’eau et de mécaniciens hors pair pour maintenir les infrastructures en temps de crise.

  3. La souveraineté financière et la solidarité de terrain
    Face aux blocus, les pays de l’AES doivent concrétiser l’espace monétaire souverain qu’ils appellent de leurs vœux. En adossant une monnaie commune à leurs ressources réelles (or, uranium), ils construiront un levier de financement autonome pour leurs infrastructures de santé, d’eau et de sécurité. Sur le terrain, cela doit se traduire par des ceintures maraîchères sécurisées autour des grandes villes pour éviter toute famine et par une interconnexion des réseaux électriques de proximité.

Conclusion : Choisir notre destin

Au fond, la crise africaine n’a rien d’une fatalité. Elle est le résultat logique de choix faciles, d’un modèle de dépendance intériorisé et d’une rupture du lien entre l’État et ses citoyens.
La trajectoire de la Chine démontre qu’aucun pays ne s’est jamais développé en comptant sur la générosité des autres. La résilience ne s’implore pas dans les sommets internationaux : elle se forge dans les ateliers, dans les champs, dans les tribunaux de village et dans les écoles.

En osant briser le tabou du CFA, en éradiquant les causes profondes du terrorisme par la justice sociale, et en réinventant l’école à la lumière de sa mémoire millénaire, le Sahel a aujourd’hui l’occasion d’écrire une nouvelle page. Si ces pays réussissent ce pari de l’autonomie et de la paix retrouvée, ils montreront à l’Afrique tout entière le chemin de la liberté réelle.

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